6 Fange

Françoise.

Le vieux bonhomme qui bivouaquait devant les feux

a répondu à l’appel sur son GSM en prononçant mon nom.

Françoise. Ce mot me froisse.

Se frotte à mon cœur comme une rappe rouillée.

Le vieux monsieur fait demi-tour.

Il use tous les jours ses baskets neuves

pour venir jusqu’aux feux et rebrousser chemin.

Drôle de bonhomme.

Je n’arrive pas trop à me raconter son histoire.

Me raconter les histoires des propriétaires de chaussures,

voilà mon passe-temps.

De toute manière, je n’ai rien de mieux à faire.

Depuis que je n’ai plus d’emploi.

Plus de chez-moi.

Plus que mes mains vides pour mendier.

Au début, je tendais une main vide.

J’essayais de croiser le regard des gens.

Je pense que je mendiais plus leur regard que leur argent.

Je voulais exister, me voir dans leurs yeux.

Voir un éclair traverser leur iris, qui aurait dit :

« Françoise ».

Juste ça, rien de plus. Être quelqu’un.

SDF assise sur un carton, gobelet en plastic transparent,

juste là, dans la trajectoire des passants.

Le truc des derniers mois pour récolter l’aumône.

Quelques pièces pour acheter à manger.

Ou à boire. Boire pour oublier.

Ou des clopes. Fumer pour m’occuper les mains vides.

Abaissant, certes.

Mais le plus abaissant de tout, pour moi,

c’est de ne plus être personne.

Un jour, j’oublierai que j’avais un nom.

Que j’étais quelqu’un.

On a besoin du regard des autres pour être quelqu’un.

Non ?

C’est pour ça que je m’amuse à inventer

aux anonymes propriétaires de chaussures

une histoire qui colle.

Talons aiguilles brillants : une femme jusqu’au bout des orteils.

Chaussures plates usées, lacets défaits : il est fatigué de vivre.

Petites bottes en caoutchouc rouges :…

Non, là, je bloque. Je repense à mon fils.

Heureusement, son père a un boulot, un appart, une copine.

Mon fils va bien.

Sans moi.

J’espère qu’un jour il comprendra.

Perdre mon boulot, c’était une déchirure.

Me faire évincer de mon studio, c’était une déchirure.

Mendier pour la première fois de ma vie, c’était l’horreur.

Et puis il y a eu ce choix inéluctable à faire.

Sauver Sam. Confier Sam à son papa et disparaître.

Jamais je n’ai eu aussi froid d’aimer.

Jamais je n’ai été aussi fière d’être inébranlablement calme.

Je ne voyais aucune autre issue.

M’effacer dans l’anonymat des petits riens qui traînent

sur et sous et dans les cartons jetés par ceux qui existent.

Sombrée dans la fange… SDF…

Au début, le regard tourné vers les visages,

avec le ciel en arrière-fond.

Petit à petit, la tête baissée de plus en plus bas.

Là où aujourd’hui, je vois les chaussures qui passent.

Qui me racontent des histoires de vies

vécues tant bien que mal.

Des bribes de conversations tourbillonnent là-haut,

semant parfois, ici ou là, un mot.

« Bonjour ».

Quelqu’un rencontre quelqu’un. Deux personnes qui existent.

« Bonjour ».

On dirait que la voix ne se voit pas rencontrée.

« Hello ».

Elle essaie un autre langage.

« Vous m’entendez ? »

Les chaussures me regardent. Je lève les yeux.

« Bonjour ».

Ce portrait fait partie du livre en devenir Engrenages.

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