5 Tergiversations

J’étais bien parti pour me rendre à la piscine, aujourd’hui.

J’avais préparé tout l’attirail nécessaire hier au soir.

J’avais mis mon réveil à sept heures.

Je m’étais levé, j’avais bu un café corsé

avant d’enfiler mon short de bain, puis mes vêtements.

Je m’étais mis en route vers la piscine,

à peine à dix minutes de chez moi.

Je n’avais plus qu’à traverser le pont.

Et là, j’ai vu le sac de cette jeune-fille tomber de son vélo.

Je l’ai ramassé, j’ai appelé la jeune-fille :

« Mademoiselle, mademoiselle ! »

Elle a mis longtemps avant de comprendre

que je m’adressais à elle. Évidemment.

Elle ne s’était pas rendu compte, en enfourchant son vélo

en haut du pont, avant de s’élancer,

que son sac était tombé.

Mal ficelé sur son porte-bagages.

Les jeunes manquent d’ordre, de propreté.

J’ai souvent essayé de le leur inculquer,

même si ce n’était pas ma première mission de professeur.

« Une table ordonnée, un travail soigné,

ce sont des marques visibles d’une approche consciencieuse,

ne l’oubliez jamais. »

D’année en année, mon discours n’a pas changé ;

les jeunes, par contre, y devenaient de plus en plus réfractaires.

Je vieillissais. Mes principes ont pris un coup de vieux, aussi.

Depuis que je sors chaque jour vers huit heures

pour me rendre à la piscine,

je ramasse quasi quotidiennement un sac,

un classeur, un portefeuille, un parapluie…

Pour les rendre à leur propriétaire, souvent un jeune.

Le nombre de fois que le jeune-homme ou la jeune-fille

sont le nez dans leur téléphone « intelligent » !

Bêtifiant, si vous voulez mon avis. Ces engins coupent,

ils coupent l’attention, coupent les liens sociaux,

coupent le contact avec le monde alentour.

Je me contente d’un portable « à l’ancienne »,

sans la soi-disant intelligence.

Il me permet de téléphoner.

Cela me suffit largement.

La jeune-fille qui a récupéré son sac,

remonte sur son vélo

et s’élance à nouveau.

Je peux reprendre le chemin de la piscine.

Voilà deux semaines que j’essaie chaque jour

de me convaincre d’y entrer, d’acheter un billet,

de me déshabiller, de ranger mes habits dans l’armoire

pour ensuite plonger dans l’eau et

voir si j’arrive encore à nager.

Chaque jour, un événement inattendu s’est immiscé.

Le premier jour, une voiture avait éclaboussé mon pantalon.

Je me suis vu obligé de rentrer chez moi.

Le deuxième jour, j’avais oublié ma monnaie.

Je me suis vu obligé de rentre chez moi.

Le troisième jour…

Je ne sais plus ce qui s’est passé les autres jours.

Je me suis à chaque fois vu obligé de rentrer chez moi.

Le résultat est là : depuis deux semaines,

j’essaie d’aller nager, et à chaque fois,

quelque chose vient m’en empêcher.

J’ai pourtant acheté spécialement un nouveau slip de bain.

Je dois reconnaître qu’en me voyant dans le miroir,

au magasin de sport,

je me suis senti un vieux bonhomme tout fripé.

J’aurais voulu que le slip de bain de marque très sport

me rende l’allure que j’avais il y a vingt ou trente ans.

Je me suis senti obligé de l’acheter, ce fichu slip.

Et depuis, je me sens obligé d’aller nager.

Mais à chaque fois que je mets le slip,

que je me vois dans le miroir,

j’ai de moins en moins envie de m’exhiber avec ce corps fané.

En ruminant tout cela, j’avance direction la piscine.

Je marche de moins en moins vite.

Le hall des sports est juste là,

de l’autre côté du carrefour.

Les voitures défilent comme des escargots démoralisés,

trafic matinal d’heure de pointe oblige.

Je laisse le petit bonhomme vert me dire que je peux traverser.

Je ne me vois pas me faufiler entre les voitures qui se poussent.

Le petit bonhomme redevient rouge. Redevient vert.

Je traverse, ou je ne traverse pas ? J’y vais, finalement ?

Un signal tonitruant accompagné de vibrations

me sort de mes tergiversations : mon portable.

Je vérifie qui m’appelle.

Tiens, Françoise. Cela fait des lunes que je l’ai entendue.

Voilà qui me sauve du grand plongeon.

« Allô, Françoise ? Bonjour… »

Je suis bien obligé de faire demi-tour pour rentrer chez moi.

La piscine, ce sera pour demain.

Ce portrait fait partie du livre en devenir Engrenages.

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