3 Rebut

Avec les mégots, les bouts de papier, toutes les saletés

que je ramasse jour après jour,

quand j’imagine que mes collègues

en ramassent autant que moi, chaque jour,

je me dis que les rues et les ponts de cette ville

sont parsemés d’assez de rebuts pour remplir une décharge.

Parmi la multitude de restants

qui ne pourraient plus servir à rien ni à personne,

apparaît parfois un objet délaissé

que je range dans la poche de mon bleu de travail.

Depuis dix ans que je les collectionne

ces objets ont petit à petit rempli une étagère

que j’ai caché dans le grenier de ma maison.

Personne n’est au courant de cette collection.

Ma femme ne l’était pas, qu’Allah veille sur elle.

Mes enfants ne le sont pas, que la Vie leur soit clémente.

Je ne leur montrerai jamais mon Recueil de Rebuts.

Il ne sert qu’à me rappeler les paroles de Djalâl Al-Dîn Rûmi.

Tant de créature de cet univers

m’ont enseigné l’humilité.

Chaque objet oublié

me console de mon destin.

J’ignorais que je trouverais une humble noblesse

à balayer les caniveaux en salopette bleue.

Le première fois que je l’ai endossée

j’étais soulagé d’avoir enfin décroché un petit boulot

dans cette société qui ne m’attendait pas.

Les premières semaines, j’ai souvent été profondément humilié

du regard que les passants me niaient.

Comme si je n’existais pas.

Comme si j’étais un instrument.

Comme si je n’étais plus un être humain.

Parce que je n’était plus en blanc.

Combien de fois ont résonné en moi

les mots de mes patients, qui me manquaient :

« Merci, docteur ! »

La gratitude dans leurs yeux

pour la guérison que je leur avais offerte.

Sous la bienveillante égide du Plus Savant.

Combien de fois le silence

l’absence de regards croisés

dans mon nouvel habit de balayeur

ne m’a-t-il pas donné envie de hurler.

Sous la bienveillante égide du Plus Miséricordieux.

Je me sentais humble, dans mon pays,

exerçant mon métier.

Je le suis devenu sur cette terre d’adoption

aride comme un désert

vide de chaleur et de tendresse.

Les rebuts m’ont enseigné ce que j’ignorais.

Ils m’ont aidé à découvrir qu’en bleu de travail

je pouvais croiser le regard d’une femme

qui n’était pas mon épouse, qu’Allah veille sur elle.

Voir dans ses yeux un éclair d’humanité

et le lui rendre en toute noble humilité.

Ce portrait fait partie du livre en devenir Engrenages.

Comments are closed.

Up ↑

%d bloggers like this: